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Femmes et toponymie: quels enjeux pour les municipalités?

Publié le 25 août 2020

Article publié dans le magazine URBA de juin 2020.

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Au cours des dernières années, plusieurs municipalités ont revu leur toponymie afin que les femmes y occupent une plus grande place. Afin de faire le point sur la situation et sur les pistes d’action que peuvent emprunter les municipalités à cet effet, URBA s’est entretenu avec madame Myriam Hallé, géographe et toponymiste à la Commission de toponymie du Québec.

Quels sont les objectifs de la Commission de toponymie du Québec visant l’augmentation du nombre de noms de femmes en toponymie?

La Commission a comme objectif de contribuer à l’attribution de noms représentatifs de l’ensemble de la société québécoise, dont les noms de femmes. Il faut toutefois savoir qu’en raison du partage des compétences en matière de désignation toponymique, son action se concentre surtout sur des activités de sensibilisation et le développement d’outils, puisque la très grande majorité des lieux qui se voient attribuer des noms de personnes sont du ressort des municipalités sur le plan toponymique.En effet, il existe au Québec plusieurs instances qui ont compétence pour attribuer un nom à un lieu, selon le type de lieux considéré. La Commission détient une compétence exclusive en matière de désignation des entités géographiques naturelles (rivières, lacs, montagnes, etc.) ainsi que des lieux du domaine de l’État (infrastructures autoroutières, édifices gouvernementaux, etc.). Par contre, la désignation des voies de communication, des parcs et des édifices municipaux relève des municipalités. La Commission officialise les noms choisis par les municipalités s’ils respectent ses critères de choix et ses règles d’écriture.

Que nous disent les statistiques sur la place des femmes en toponymie au Québec?

À ce jour, il y a environ 244 000 noms de lieux officiels au Québec, dont un peu plus de 44 000 rappellent des personnes. De ce nombre, quelque 4 400 noms rappellent des femmes. Les noms de lieux qui rappellent des femmes représentent donc environ 10 % de la toponymie commémorative. Toutefois, parmi les noms rappelant des personnes officialisés annuellement, la proportion de noms de femmes est en augmentation constante depuis quelques années. Ainsi, alors que cette proportion était de 11 % en 2014-2015, elle était de 23 % en 2018-2019.

Il est aussi intéressant de noter que les municipalités sont responsables, dans une très large mesure, de la toponymie commémorative, c’est-à-dire de l’attribution de noms qui rappellent des personnes : au cours des cinq derniers exercices financiers, 90 % des noms de lieux commémoratifs ont été choisis par les instances municipales. L’augmentation observée de la proportion de femmes rappelées dans la toponymie est donc attribuable en bonne partie aux municipalités.

Qu’est-ce qui explique que de nouvelles dénominations soient neutres (ne référant ni à une femme ni à un homme), alors qu’un déséquilibre persiste entre la représentation des femmes et des hommes en toponymie?

La toponymie commémorative n’est qu’une possibilité parmi d’autres de nommer le ter-ritoire de façon appropriée.Les pistes d’inspiration pour choisir les noms de lieux sont riches et nombreuses : les références aux caractéristiques du milieu naturel environnant, aux faits, événements et anecdotes qui ont marqué sur le plan local, régional et national, la préservation du patrimoine culturel, notamment de certaines expressions linguistiques propres au français québécois, le rappel d’œuvres artistiques marquantes, la mise en valeur de la toponymie autochtone, etc.

Il ne faut pas non plus perdre de vue que les noms de lieux servent d’abord à se repérer sur le territoire. L’utilisation d’une thématique pour désigner les voies de communication d’un secteur est souvent très efficace à cette fin. Toutefois, il est vrai que les thématiques retenues jusqu’à maintenant constituent par-fois un frein à la représentation des femmes dans la toponymie. Les nouvelles thématiques gagneraient à favoriser l’attribution de noms de femmes.

Quels sont les outils que la Commission de toponymie met à la disposition des muni-cipalités pour augmenter le nombre de noms de femmes en toponymie?

La Commission a récemment rendu disponibles deux nouveaux outils qui pourront contribuer à l’augmentation de la présence des femmes dans la toponymie québécoise.D’une part, la Commission a ajouté une clé de recherche à la Banque de noms de lieux du Québec. Il est maintenant possible de chercher les noms de lieux qui rappellent des personnes, catégorisés selon le sexe de la personne rappelée, ce qui permet de relever facilement ce type de noms pour chacune des municipalités.

D’autre part, la Commission a également diffusé dans son site Web une première version de sa Banque de candidatures aux désignations toponymiques commémoratives. Les noms de femmes constituent plus de la moitié de ces premières candidatures, représentatives de l’ensemble des régions du Québec. Les noms qui se trouvent dans cette banque, qui sera enrichie chaque année, peuvent être utilisés par les municipalités qui sont à la recherche de noms de femmes à rappeler dans la toponymie.

Que peuvent faire les municipalités qui souhaitent augmenter le nombre de noms de femmes en toponymie?

En plus de consulter les outils mis à leur dis-position, les municipalités qui le souhaitent peuvent communiquer avec la Commission afin qu’elle les accompagne au besoin pour accomplir certaines démarches préalables à des projets d’attribution de noms de femmes (proposition de noms, recherches historiques, identification de lieux significatifs et d’occasions de commémoration). Les ressources locales, par exemple les sociétés d’histoire, sont toutefois souvent les mieux placées pour constituer une liste de noms de femmes qui ont contribué au développement local ou régional ainsi que pour établir un calendrier de commémorations possibles, par exemple pour souligner une date anniversaire (fondation de la municipalité, naissance ou décès d’une personnalité notoire, etc.).

Surtout, les municipalités doivent maintenir, voire augmenter, la cadence observée au cours des dernières années en ce qui concerne l’attribution de noms de femmes. Des centaines d’années d’occupation du territoire ayant créé la toponymie actuelle, l’augmentation de la présence des femmes dans les noms de lieux est un travail de longue haleine. Mais chaque geste posé aujourd’hui contribue à construire le patrimoine toponymique de demain.

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